«L’Arabie saoudite, c’est Daech avec du pétrole!»

Documentaire choc Tourné en caméra cachée, le film de James Jones révèle l’obscurantisme du royaume allié des Occidentaux. Entretien à Genève.

Décapitation filmée en caméra cachée dans le documentaire «Saudi Arabia Uncovered».

Décapitation filmée en caméra cachée dans le documentaire «Saudi Arabia Uncovered». Image: DR

  
  
  
  
  

 

 
 

Des femmes décapitées au sabre. Battues en pleine rue ou encore harcelées par la police religieuse. Un jeune blogueur puni de mille coups de fouet en public. Des prédicateurs appelant à tuer juifs, chrétiens et musulmans chiites. Et la misère cachée, dans des ruelles qu’aucun étranger ne visite jamais… Le documentaire «Saudi Arabia Uncovered» (ci-dessous) fait l’effet d’un coup-de-poing dans le ventre. Normal: cette «Arabie saoudite dévoilée» depuis mars 2016 par le Britannique James Jones a été filmée en caméra cachée, en grande partie par un jeune activiste saoudien surnommé Yasser. Il montre ce que la monarchie wahhabite voudrait faire oublier. Rencontre à Genève avec le cinéaste, en marge du Sommet pour les droits humains et la démocratie organisé par Human Rights Watch et d’autres ONG. Une jeune Saoudienne sans voile était également présente à cet entretien. Nous l’appellerons Sara.

L’Arabie saoudite est un Etat répressif, on le sait. Qu’est-ce qui a rendu ce documentaire choc soudain nécessaire?

James Jones: En janvier 2015, le jeune blogueur Raif Badawi recevait cinquante premiers coups de fouet sur la place publique. Il avait été condamné à mille coups et dix ans de prison. Puis le même mois, le roi Abdallah est mort et l’on a vu les leaders occidentaux se précipiter à Riyad pour ses funérailles. L’hypocrisie était soudain flagrante. D’un côté ils combattaient Daech (ndlr: le groupe Etat islamique) et les atrocités commises par les djihadistes dans les territoires conquis, de l’autre côté ils ont pour allié une monarchie pétrolière prônant un islam liberticide, lui livrant des armes et formant ses policiers…

Lujain Al-Hathlool est la seule activiste qui apparaît à visage découvert. Depuis, elle a dit que ses propos avaient été sortis de leur contexte…

James Jones: Lujain a en effet été très courageuse. Je comprends pourquoi elle a dû faire cette déclaration. Je n’en dirai pas plus.

Vous décrivez un régime obscurantiste. Mais le peuple n’est-il pas lui-même très conservateur?

Sara: Les gens sont mécontents de la famille royale, mais pas tous pour les mêmes raisons. Une minorité veut plus de libertés, tandis qu’une majorité veut effectivement une société encore plus conservatrice. Or, la colère monte à chaque fois que les cours du brut s’effondrent, car les subsides de l’Etat diminuent. La légitimité de cette dynastie, qui s’autoproclame gardienne des lieux saints de l’islam, repose sur deux piliers: la rente pétrolière et le pacte passé jadis avec les religieux wahhabites. A chaque fois que l’un est affaibli, l’autre se renforce…

Le documentaire montre comment la famille royale a soutenu des organisations caritatives islamiques qui finançaient le terrorisme. Etait-ce volontaire?

James Jones: Ce qui est sûr, c’est que la diffusion mondiale de l’islam saoudien fait partie du deal avec les religieux wahhabites. La dynastie s’y astreint pour ne pas qu’ils défient son pouvoir. Avant le 11 septembre 2001, il y avait ainsi des radicaux dans toutes les ambassades. Quant au soutien aux œuvres caritatives, il permettait de contrecarrer l’influence de l’Iran chiite. Mais Ryad n’avait pas envisagé toutes les conséquences. Les Saoudiens ont fait la même erreur en finançant des groupes rebelles islamistes en Syrie…

Le roi a introduit le droit de vote et d’éligibilité pour les femmes. Deux Saoudiennes ont été nommées à la tête d’institutions financières. Comment l’expliquer?

James Jones: Ryad veut améliorer son image dans le monde. Ainsi, le royaume s’est aussi joint à la coalition contre Daech en Syrie. Je ne dis pas qu’il n’y a pas de progrès, mais il ne faut pas oublier la réalité derrière cette vitrine. Un quart de la population connaît la pauvreté.

Sara: La société saoudienne n’évolue que sous la contrainte économique. Le roi ne peut plus financer les subsides aux familles, alors il demande aux femmes d’aller travailler. Il veut rendre l’économie du royaume moins dépendante de l’or noir, donc il lui faut davantage de main-d’œuvre.

Yasser, le Saoudien qui filmait en caméra cachée, a pris peur et mis fin à la transmission de vidéos. Qu’est-il devenu?

James Jones: On ne me pose jamais cette question. Pourtant, c’est lui la vraie star du documentaire, c’est lui qui a pris la plupart des risques. Yasser va bien, il se dit heureux que des centaines de milliers de personnes aient pu voir le film. Quand il a été mis en ligne sur Internet, tous les étudiants de sa classe ne parlaient que de ça, se demandant qui avait bien pu avoir le courage de tourner ces vidéos. Lui n’en a même pas parlé à ses parents. La peur ne l’a pas quitté.

 

Si vous avez le cœur bien accroché regardez la vidéo çi-dessous.

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