Contre les saboteurs de l'école

Jean-Pierre Chevènement contre les saboteurs de l'école

"""...Mais l'ancien ministre, avec une éloquence matoise et une érudition sans faille, a terminé son exposé comme il termine son livre, par l'école — parce que, dit-il, le vrai populisme en ce moment est moins dans la drague effrénée des catégories populaires par tel ou tel parti que dans « la promotion de l'école "ludique", "lieu de vie" dédié aux "activités d'éveil", périmant l'idée de mémoire et de travail individuel ». Et de suggérer fortement, d'emblée, de cesser d'« ubériser » l'école pour la « ramener à sa vocation de transmission », tordant le cou « aux utopies qui depuis un demi-siècle la sapent de l'intérieur ».
Il a enchaîné avec quelques anecdotes sur la façon dont, dès les années 1980, quand il officiait Rue de Grenelle, les pédagogistes infiltrés à tous les échelons du « Mammouth » voulaient l'inciter déjà à sacrifier l'étude de la grammaire (qui fait tant de bruit aujourd'hui) sur l'autel de la démagogie.

Un pseudo-combat contre l'élitisme qui mine la République

« Les ministres en fonction, souligne-t-il, n'étaient pas obligés d'apporter leur concours irréfléchi à l'esprit du temps ». Le désengagement de l'État, sensible dans tous les secteurs, a été poussé jusqu'à la caricature à l'école, en « libérant les initiatives » ou en laissant la bride sur le cou aux « experts » qui ont prononcé la mort du grec, du latin et de l'allemand au collège, et qui ont inventé les « enseignements pratiques interdisciplinaires » (EPI) où l'on perd galamment son temps à deux au lieu de l'utiliser intelligemment tout seul.
Au nom d'un pseudo-combat contre l'élitisme, en faisant une lecture partielle et partiale des enquêtes de l'OCDE sur l'état de l'école (PISA), on ne vise rien moins qu'à « rendre obsolète l'idée même d'une école de la République et en définitive la République elle-même ».
 
« La tâche la plus importante aujourd'hui est d'affirmer la vocation de l'école de transmettre » — en particulier, transmettre la langue en s'appuyant sur les meilleurs auteurs classiques, parce que le français est une langue écrite même à l'oral.
 
L'héritage de 1968, en matière scolaire, est « un héritage de facilité ». Et il est paradoxal de prétendre combattre les inégalités en important en France un modèle scolaire anglo-saxon qui est fondamentalement inégalitaire et générateur de communautarisme — à moins que ce ne soit justement le plan de tous les gredins grenelliens qui sévissent depuis quarante ans : détruire, via l'école et la transmission désormais avortée de la langue et de la culture française, l'idée même d'une école nationale — et, partant, de l'État-nation français. Le protocole de Lisbonne, qui en 2000 substitua à la transmission des savoirs l'idéologie des « compétences », fut le clou enfoncé dans le cercueil, sur lequel ont tapé politiques de droite et de gauche avec aveuglement.
 
Chevènement montre dans son livre par quelle perversion de la pensée on a fait de l'école, « au prétexte de l'égalité réelle, une fabrique de cancres ». Tiens, cela m'a rappelé quelque chose.

La pérennisation des privilèges

L'ancien locataire de la rue de Grenelle s'est alors amusé — sans rire — à démontrer comment les pédagogies « constructivistes » (l'enfant construit seul son propre savoir) ont « miné l'effet-maître » et « sapé le rôle des enseignants dans la transmission des savoirs et des valeurs » — et « sapé l'école au nom de sa propre utopie ». « Élitisme » n'est pas un gros mot, a-t-il souligné — d'autant que le prétendu combat contre l'élitisme a engendré un monstre bien plus vicieux, la pérennisation des privilèges et la scission de l'école en deux secteurs, celui des privilégiés et celui des déshérités. La gauche, dont vient Chevènement et dont il est à peu près le seul à défendre les vraies valeurs, a cru malin, sous prétexte de combattre les disparités, de les accroître. On applaudit bien fort. Le collège pour tous est devenu un collège à deux vitesses afin de défendre, soi-disant, les classes populaires — quitte à miner aussi les capacités des meilleurs. Carton plein.
 
Le mal vient de loin. De la suppression du latin en sixième par Edgar Faure (1968-1969) aux EPI de Mme Vallaud-Belkacem en passant par le collège unique de René Haby (qui en effaçant les filières a engendré une « ségrégation spatiale et sociale »), tout le monde a obéi aux injonctions de « l'utopie pédagogiste » qui « s'abreuvait aux sources d'un gauchisme mal assumé ».

L'appui du corporatisme syndical

Et après avoir créé les conditions de toutes les dérives scolaires, ces mêmes utopies ont « sélectionné les maîtres non plus sur un savoir disciplinaire, mais sur des critères dits pédagogiques », assénés par les IUFM créés dans la foulée de la loi Jospin en 1989 — qui mettait l'élève, et non plus le savoir, au centre de l'école. Jean-Pierre Chevènement n'a visiblement aucun remords d'avoir contribué à éliminer l'ancien Premier ministre de la course à la présidence en 2002 — il n'en sera jamais assez remercié, même si les politiques suivies dès lors par la majorité au pouvoir n'ont pas été, hors le bref intermède Darcos, d'une limpidité exemplaire, tant la droite a à cœur de prouver qu'elle est de gauche, tant la gauche s'efforce à être de droite — zéro partout.
 
L'utopie pédagogiste, « malgré son caractère foncièrement obscurantiste, a trouvé l'appui du corporatisme syndical » pour lequel 0,1 % d'augmentation vaut bien toutes les abdications pédagogiques. Et de rappeler le joli mot de Jean-Claude Milner (auteur de l'étude fondatrice du désastre scolaire en 1984, De l'école) qui appelait le syndicalisme scolaire le « réformisme pieux » — qui va, remarque-t-il, « à l'encontre des Lumières » : « L'exigence devient la marque d'un quasi-fascisme pratiqué à l'encontre d'élèves désarmés, la notation tout comme le redoublement seront bientôt proscrits. » Et ce, malgré la résistance de nombre d'enseignants qui, aujourd'hui encore, sont très majoritairement opposés aux réformes qu'on leur impose au forceps.
 
Les instituteurs de jadis comprenaient mieux le rôle libérateur de l’école que les enseignants d’aujourd’hui
 
Et d'appeler de ses vœux un président de la République qui ferait de l'école une « grande cause nationale », tout en remarquant qu'on ne redressera l'école qu'en redressant la République elle-même, laissée en friche et vendue à l'encan depuis deux décennies.
 
Et l'essentiel, note-t-il, sera la formation des maîtres, « qui doivent d'abord maîtriser à fond leur discipline », « être de plain-pied avec le monde du numérique », « être conscients du pays auquel ils appartiennent », « connaître et faire connaître sa littérature » et transmettre « le récit national » — que J.-P. Chevènement différencie soigneusement du « roman » auquel certains voudraient réduire l'Histoire. Parce que « la démocratie, pour fonctionner, a besoin d'un démos, d'un corps de citoyens unis par une culture et par des références communes » : « Il semble, ajoute-t-il, que les instituteurs de jadis comprenaient mieux le rôle libérateur de l'école que les enseignants d'aujourd'hui, universitaires compris », qui « restent prisonniers de la parcellisation des savoirs et perdent de vue l'universalité de la science et de la culture ».
 
« L'école, a-t-il affirmé en conclusion, est aujourd'hui le dernier instrument de cohésion sociale dont nous disposons pour faire face aux défis dont l'avenir est chargé », « elle est au cœur de toute refondation de la République » — parce que c'est la République qu'il faut refonder, et pas seulement l'école, qui n'en est que le symptôme.

Au total, un gros livre d'une limpidité remarquable, qui apporte des lumières vives en ces temps d'obscurantisme revendiqué — un livre souverain pour tous les souverainistes"""

Retour à l'accueil