Pour Charles Gave, c'est "l'État, non merci !"
Dans son nouveau livre, "Sire, surtout ne faites rien !", l'économiste libéral revient sur les fondements des sociétés ouvertes. Attention : œuvre corrosive !
Par Jean Nouailhac      Publié le 21/10/2016 à 09:42 | Le Point.fr
 
Des armateurs, à qui Louis XVI proposait son aide pour qu'ils puissent résister à la concurrence anglaise, lui répondirent « Sire, sire, surtout ne faites rien ».

> > Charles Gave publie un nouveau livre. © DR
Son premier essai qui l'avait rendu célèbre dans les milieux économiques, Des lions menés par des ânes (Éd. Robert Laffont), datait de 2003. Son dernier, L'État est mort, vive l'État ! (François Bourin éditeur), remontait à 2010. Le nouveau livre de Charles Gave était donc très attendu par ses disciples et ses admirateurs.
« Je souhaite aider le lecteur, écrit-il, qui voudrait simplement apprendre à réfléchir en s'appuyant sur l'expérience d'un homme qui se rend compte que le soleil va bientôt se coucher derrière lui […] Mon idée est de transmettre le bâton que je porte depuis un grand moment pour faire gagner du temps à ceux qui auraient commencé à courir après moi. À mon avis, il n'est pas nécessaire qu'ils refassent le chemin que j'ai déjà parcouru. » C'est ainsi qu'est né cet essai Sire, surtout ne faites rien ! Vous nous avez assez aidés qui vient de paraître aux éditions Jean-Cyrille Godefroy.
« J'ai publié plusieurs livres en France pour rappeler que laisser l'État intervenir dans les domaines où il n'avait aucune compétence amenait toujours des désastres », commence par nous dire Charles Gave, qui veut nous expliquer d'où vient le titre qu'il a choisi : « La légende raconte que Louis XIV, recevant une délégation d'armateurs de Saint-Malo, leur demanda comment il pourrait les aider dans leur concurrence avec les Anglais. Le chef des armateurs, complètement affolé par cette proposition, aurait répondu : Sire, sire, surtout ne faites rien ! Hélas, nous avons oublié cette leçon. »
Des routes originales
Par un hasard de son histoire familiale, Charles Gave est né pendant la Deuxième Guerre mondiale à Alep, cette ville martyre écrasée actuellement sous les bombes, « mon père ayant été l'un des rares officiers français (12 sur 500) présents en Syrie en 1942, à avoir choisi de suivre de Gaulle plutôt que Pétain ». Alep était alors l'une des plus anciennes villes civilisées du monde et ancrait autour de sa citadelle « un quartier arménien qui jouxtait un quartier juif, lui-même tout près du quartier grec, l'ensemble entouré de divers quartiers musulmans dans lesquels cohabitaient druzes, Kurdes, alaouites ou sunnites et ce petit monde vaquait à ses obligations ». Un autre temps…
Ainsi, sans doute marqué dès sa naissance par le sceau indélébile d'une forme avancée de mondialisation heureuse, le jeune Gave ne fera plus que suivre pendant toute sa vie des routes originales. Après de longues études d'économie à Toulouse, la ville du Nobel Jean Tirole, de sciences politiques à Paris et de gestion aux États-Unis, il aurait pu devenir professeur d'économie ou haut fonctionnaire, mais il tenait trop à sa liberté et s'est contenté de réussir brillamment dans la finance internationale. Après avoir quitté Paris pour Londres en 1981, dès l'application par François Mitterrand du suicidaire « programme commun » de la gauche et de l'extrême gauche, il est devenu analyste à Londres, a beaucoup travaillé aux États-Unis et a fini par installer à Hong Kong en 1995 son entreprise de conseil en stratégies de marché, le groupe Gavekal aujourd'hui animé par son fils. Et, pendant tout ce temps, il s'est efforcé d'étudier les phénomènes sous-jacents et les mouvements des plaques tectoniques de la mondialisation ainsi que les interconnexions délicates entre la finance, l'économie et la politique.
Prophétique
Dans son premier livre, Des lions menés par des ânes, préfacé par Milton Friedman, le chantre du néolibéralisme américain, il annonçait que l'euro allait produire trop de maisons en Espagne, trop de fonctionnaires en France et trop d'usines en Allemagne. Bien vu. Il prévoyait aussi un désastre économique dans l'Europe du Sud, pointant du doigt la Grèce, l'Espagne, le Portugal, l'Italie et la France. Pour la Grèce, nous y sommes. Pour les autres, il semblerait qu'on y aille tout droit…
Il y a deux ans, dans une chronique pour l'Institut des Libertés, le think tank libéral qu'il a fondé en 2012 et qu'il préside, il avait annoncé dès novembre 2014 que la Grande-Bretagne allait forcément quitter l'Union européenne parce que, selon lui, « entre l'État de droit et le droit de l'État, les Britanniques choisiront toujours l'État de droit, contrairement aux Français ». Pour lui, la France ne sortira de son marasme actuel que lorsque son Moloch étatique sera soumis au droit commun et lorsqu'une majorité de Français saura faire la différence en matière économique entre ce qui marche et ce qui ne marche pas.
« Quand je faisais mes études à Toulouse il y a cinquante ans, raconte-t-il dans son nouveau livre, on y creusait force trous pour y construire des parkings. À l'occasion de l'un de ces chantiers, les terrassiers mirent au jour un certain nombre de vieux tuyaux et ordre fut donné de les détruire. Les sous-sols de la ville furent immédiatement inondés. Toulouse avait été bâtie au temps des Romains sur des marais qui avaient été asséchés à grand renfort de canalisations dont nul ne savait qu'elles pouvaient encore fonctionner deux mille ans après. » Conclusion de notre auteur : « Détruire ces vieilles canalisations, œuvre à laquelle s'est attaché depuis des lustres tout ce qui se dit de gauche chez nous, est en train de faire monter l'eau dans les caves un peu partout, ce qui commence à agacer beaucoup ceux qui vivent au rez-de-chaussée. »
Nous rentrons dans des temps révolutionnaires
Il est clair que Charles Gave est très pessimiste pour la France. Il avoue n'avoir pas du tout prévu que « les élites françaises allaient purement et simplement refuser d'accepter que leurs idées de toujours avaient échoué et qu'elles allaient mener un grand combat d'arrière-garde pour essayer de prouver au monde entier qu'elles avaient eu raison d'avoir tort […] et qu'une technocratie pouvait arriver à créer une société égalitaire ex post en autorisant le poids de l'État dans l'économie à monter sans cesse, au détriment bien sûr de la liberté ».

Du coup, la France s'appauvrit comme en 1789 quand le tiers état portait sur son dos la noblesse, c'est-à-dire les politiciens et les hauts fonctionnaires, et le clergé, c'est-à-dire les syndicats. « Nous rentrons dans des temps révolutionnaires. L'alternative est donc entre le retour à la liberté ou l'esclavage mâtiné de guerre civile. » Il est urgent de lire ce Sire, surtout ne faites rien !, le nouveau livre du meilleur prof français de libéralisme. Sa lecture est plus particulièrement recommandée aux cerveaux embrumés par nos grands esprits technocratiques qui gouvernent le pays depuis plus de quarante ans. Ils y apprendront que le mot libéralisme, c'est-à-dire la liberté d'entreprendre, n'est pas un gros mot et que, sans liberté, il est impossible de s'épanouir pleinement dans des sociétés ouvertes.

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