1855 : « La Grèce, seul pays en banqueroute depuis sa naissance »

Edmond About, qui n’aime pas trop les Grecs

En faisant des recherches sur l’internet sur le philhellénisme français du début du XIXe siècle (Hugo, Chateaubriand, Delacroix...), mon œil est tombé sur l’ouvrage d’un « mishelléniste », Edmond About. Ecrivain et journaliste, futur membre de l’Académie française, il a publié « La Grèce contemporaine » en 1855, une sorte de guide tiré de son séjour de deux ans à Athènes.

Indépendante depuis 1832 grâce à l’aide de la France et de l’Angleterre, la Grèce passionne alors. Le livre, qui a été un succès, est féroce et souvent drôle. Mais il ne devrait pas être mis entre toutes les mains. A commencer par les mains de Wolfgang Schäuble ou Angela Merkel, qui risqueraient de trouver certains parallèles avec la situation actuelle.

Par exemple, le chapitre VII, baptisé « Les Finances » commence ainsi :

« La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance (...) la Grèce a vécu plus de vingt ans en paix avec la banqueroute.

On apprend que, depuis la naissance de l’Etat grec, qui a conquis son indépendance en 1832 vis-à-vis de l’empire Ottoman, “tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit”. La Grèce, pour achever son émancipation, s’est endettée à l’extérieur, notamment grâce à la garantie apportée par ses alliés anglais, russe et français. Mais... le gouvernement grec (le conseil de régence) a dépensé cet argent “sans rendre de comptes”. About reste ébahi devant la “hardiesse” des régents, combinée à la “témérité des grandes puissances”.

“Les ressources fournies par cet emprunt ont été gaspillées par le gouvernement sans aucun fruit pour le pays ; et, une fois l’argent dépensé, il a fallu que les garants, par pure bienveillance, en servissent les intérêts : la Grèce ne pouvait point les payer. Aujourd’hui, elle renonce à l’espérance de s’acquitter jamais.”

Une négociation a eu lieu en 1852, explique l’auteur pour réduire le service de la dette. Mais cela n’a pas suffi :

“Le gouvernement grec désespérait de payer jamais les intérêts de la dette extérieure. Il se promettait seulement de témoigner sa bonne volonté, aux trois puissances en leur donnant 400 000 drachmes par an. Ce projet honorable est resté a l’état de projet, et les créanciers de la Grèce n’ont pas reçu une drachme.”

Le clientélisme frustre l’Etat d’impôts

L’annulation de la dette par ces trois puissances protectrices, poursuit l’auteur, ne résoudrait rien, car son budget est structurellement déséquilibré : “Ses dépenses ne seraient pas encore couvertes par ses ressources”. On retrouve exactement l’argument de Wofgang Schäuble et consorts.

L’auteur explique que “l’État, qui est sans force”, ne parvient pas à collecter l’impôt efficacement. Auprès des oligarques de l’époque, notamment, qui usent de leur influence sur les fonctionnaires. Le fameux clientélisme dénoncé par Syriza aujourd’hui existait déjà en 1854 :

“Les riches propriétaires, qui sont en même temps des personnages influents, trouvent moyen de frustrer l’État, soit en achetant, soit en intimidant les employés. Les employés, mal payés, sans avenir assuré, sûrs d’être destitués au premier changement de ministère, ne prennent point, comme chez nous, les intérêts de l’État. Ils ne songent qu’à se faire des amis, à ménager les puissances et à gagner de l’argent. Quant aux petits propriétaires, qui doivent payer pour les grands, ils sont protégés contre les saisies, soit par un ami puissant, soit par leur propre misère.”

L’auteur analyse les raisons des difficultés grecques. Selon lui, l’Etat, comme personne morale transcendante (“la raison en marche” disait Hegel), n’existe pas vraiment en Grèce :

“La loi n’est jamais, en Grèce, cette personne intraitable que nous connaissons. Les employés écoutent les contribuables. Lorsqu’on se tutoie et qu’on s’appelle frères, on trouve toujours moyen de s’entendre. Tous les Grecs se connaissent beaucoup et s’aiment un peu : Ils ne connaissent guère cet être abstrait qu’on appelle l’État, et ils ne l’aiment point.”

La fiscalité n’est pas naturelle dans ce pays qui a bâti son indépendance sur le refus de payer l’impôt au dominateur ottoman :

“Les contribuables nomades, les bergers, les bûcherons, les charbonniers, les pêcheurs, se font un plaisir et presque un point d’honneur de ne point payer d’impôt. Ces braves gens se souviennent qu’ils ont été Pallicares : ils pensent, comme du temps des Turcs, que leur ennemi c’est leur maître, et que le plus beau droit de l’homme est de garder son argent.”

Le budget exorbitant de la Défense, déjà

Aujourd’hui, le budget de la défense représente 4% du PIB grec (contre 2% en France) ce qui est considéré comme extravagant pour en pays en quasi-faillite. La situation n’était guère différente à l’époque :

“La Grèce a-t-elle besoin de se défendre ? Non. D’abord personne ne songe à l’attaquer. Fût-elle attaquée, ce n’est ni son armée, ni sa flotte qui suffiraient à repousser les ennemis. Elle sait bien, d’ailleurs, que la France et l’Angleterre, qui lui ont fait don de son existence, ne permettront jamais qu’elle soit envahie.Elle n’a donc besoin ni d’une flotte ni d’une armée. ‘

De même que Daniel Cohn-Bendit accuse aujourd’hui les dépenses militaires inutiles des Grecs d’être en grande partie responsables de leurs infortunes budgétaires, Edmond About écrivait alors :

Si la Grèce n’a point de routes, si les forêts ne sont pas exploitées, si les terres ne sont pas cultivées, si les mines ne sont pas fouillées, si les bras manquent, si le commerce extérieur n’a pas fait les progrès qu’il devait faire, c’est parce que depuis vingt ans la Grèce a une armée. Si le budget est régulièrement en déficit, si la Grèce est hors d’état de servir les intérêts de la dette, c’est parce qu’elle a une armée.

Un peuple indiscipliné, jaloux, égoïste’

Edmond About reconnait quelques vertus aux Grecs, notamment l’amour de la liberté et le sentiment de l’égalité. Mais au fil de la lecture, on sent poindre un profond mépris. Ce sont des brigands, ils sont calculateurs, ils ne respectent pas les lois et ils se jalousent les uns les autres :

‘Le peuple grec est nerveux, vif, sobre, sensé, spirituel, et fier de tous ses avantages il aime passionnément la liberté, l’égalité et la patrie : mais il est indiscipliné, jaloux, égoïste, peu scrupuleux, ennemi du travail des mains.’

Malgré deux ans passés en Grèce, Edmond About n’a pas réussi à vraiment aimer les Grecs, à la différence de nombre de ses contemporains. Et il n’a pas senti une vraie affection désintéressée de leur part. Voici ce qu’il écrit au chapitre ‘sentiments des Grecs pour les étrangers’ :

‘S’ils aiment les étrangers, c’est comme le chasseur aime le gibier.’

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