J'ai porté le niqab en Arabie saoudite,et pourquoi en France...

J'ai porté le niqab en Arabie saoudite


Article de Geneviève Rossier, journaliste
Rédactrice en chef du magazine Coup de pou
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J’ai passé trois mois en Arabie saoudite en 1990, envoyée spéciale de Radio-Canada pendant la guerre du Golfe. Voici ce que j’ai vécu comme femme.

Dès mon arrivée, je suis allée marcher dans les rues en pantalon et chemisier à manches longues. On me regardait comme si j’étais flambant nue. Au bout d’une semaine, j’ai acheté un abaya (long et ample manteau noir) et un foulard islamique: je voulais me promener sans avoir l’impression d’être nue. De retour à l’hôtel, le concierge a complimenté mon nouvel habillement. Le lendemain matin, il m’a offert un petit sac de plastique: «Ceci vous rendra encore plus belle», m’a-t-il dit dans un anglais approximatif. À l’intérieur, j’ai trouvé deux masques noirs pour cacher mon visage, avec des fentes horizontales pour les yeux, des niqabs. Dans ma chambre, je les ai essayés. Je me suis obligée à le porter pendant 30 minutes. Et je peux vous dire que c’est invivable.

Un jour, en déplacement avec deux collègues masculins, un restaurant au bord de l’autoroute a refusé qu’on entre parce que j’étais avec eux. Les femmes n’étaient pas tolérées dans les restaurants. On avait faim. Alors, mes collègues sont entrés et ont mangé pendant que je les attendais dans la voiture. Ils m’ont ramené une portion de poulet cachée dans un sac en papier. Je me souviens d’avoir eu une envie folle d’aller aux toilettes, mais c’était exclu. Une qualité essentielle pour être femme en Arabie saoudite, c’est d’avoir une vessie en acier: parce qu’il n’y a jamais, nulle part, de toilettes pour femmes.

Un autre soir, je marchais dans une rue déserte de Riyad en écoutant de la musique sur un Walkman (le iPod de l’époque!). Mais les femmes n’ont pas le droit d’écouter de la musique. En plus, mon abaya était ouvert et flottait au vent alors qu’il aurait fallu le tenir bien fermé sur ma poitrine. Soudain, une camionnette s’est arrêtée à côté de moi et cinq hommes barbus en sont sortis, munis de petits fouets faits de corde nouée avec lesquels ils essayaient de me frapper les chevilles en criant des mots que je ne comprenais pas. C’était la police religieuse. Estomaquée, j’ai lâché un juron en anglais que je ne répéterai pas ici. Ils sont repartis, en voyant que j’étais une étrangère.

Sur le toit de mon hôtel, il y avait une jolie piscine, interdite aux femmes. Un après-midi, des collègues journalistes féminines et moi avons défié les règlements pour nous étendre sur des chaises longues, en pantalon et manches longues. C’était bizarre, et on ne s’est même pas baignées, on s’est juste étendues au soleil, complètement habillées. Il a fallu cinq minutes pour que le gérant de l’hôtel nous oblige à quitter les lieux, sous prétexte que les pilotes d’avions de guerre qui survolaient l’hôtel pourraient être distraits de leur mission en nous voyant. Malgré toutes les représentations de la terre, on n’a jamais obtenu le droit de remonter à la piscine de l’hôtel. Personne ne nous a appuyées, les militaires et les journalistes masculins nous conseillaient plutôt de nous tenir tranquilles. Après tout, nous n’étions pas en Arabie saoudite pour faire évoluer le droit des femmes, mais pour couvrir une guerre, nous disaient-ils.

Au début de mon séjour, j’ai voulu parler à des femmes saoudiennes. Je les abordais dans les magasins de vêtements, en me disant que peut-être elles s’y sentiraient moins observées. Mais elles fuyaient dès que j’essayais de croiser leur regard, avant même que j’ouvre la bouche. J’ai quand même parlé à trois femmes qui, au péril de leur vie, avaient donné rendez-vous à quelques journalistes. L’année précédente, ces femmes avaient eu l’audace de conduire des voitures, ce que la loi interdit. Résultat: le gouvernement avait retiré leur passeport à tous les membres de leurs familles. La punition étaient encore plus sévère du fait qu’il s’agissait de femmes éduquées qui avaient les moyens et l’envie de sortir du pays à l’occasion. Une des raisons invoquées pour interdire aux femmes de conduire? Elles feraient exprès d’avoir des accidents pour parler à des hommes qui ne sont ni leurs maris ni leurs frères. D’ailleurs, une femme en Arabie saoudite n’a pas le droit de se trouver dans une voiture en compagnie d’un autre homme que son père, son frère ou son mari.

Savez-vous comment les travailleurs étrangers appellent les femmes saoudiennes? Des BMO, une abréviation de black moving objects, objets noirs mobiles. C’est triste, mais vrai: en Arabie saoudite, les femmes sont invisibles, inexistantes et victimes d’injustice extrême.

Cette expérience a fait en sorte qu’aujourd’hui je me désole quand je vois que peu de choses ont changé et que certains leaders sont prêts à justifier ce régime qui, en plus, est notre allié dans la région. Ce n’est pas juste une question d’opinion ou de croyance, c’est une question de droits fondamentaux.

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