Qui a dit qu'un sous-préfet parlait la langue de bois ?

Marseille : un sous-préfet invite les Kurdes à "foutre le camp" en Syrie !

Le Point - Publié le 08/10/2014 à 12:22 - Modifié le 08/10/2014 à 12:36

Le directeur de cabinet de la préfecture n'a pas goûté la mobilisation des Kurdes contre l'EI sur le Vieux-Port, et leur conseille d'aller se battre sur place.

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Qui a dit qu'un sous-préfet parlait la langue de bois ?

Pas Gilles Gray en tout cas. Il est directeur de cabinet du préfet de police de Marseilleet, visiblement, il a son franc-parler. À tel point qu'on a du mal à croire les propos qu'il a lancés à trois représentants de la communauté kurde qu'il recevait dans son bureau. Manque de chance, ses interlocuteurs l'ont enregistré et les enregistrements ont été rendus publics par La Marseillaise.

Le sous-préfet Gilles Gray était bien là pour sermonner la délégation. Elle a omis de demander en préfecture l'autorisation d'organiser des manifestations de soutien aux Kurdes de Syrie et d'Irak en lutte contre les djihadistes de l'organisation État islamique. Des photos prises le 2 octobre par l'Agence France-Presse montrent pourtant que ce soutien ne semble guère de nature à troubler l'ordre public sur le Vieux-Port (voir ci-dessus). Mais, enfin, la loi est la même pour tous. Enfin, surtout pour les Kurdes, si l'on en juge par l'étrange discours de M. Gray, très remonté.

L'entrée en matière est assez musclée : "Faites gaffe tous les trois, parce que moi je commence à en avoir marre ! [...] Vous ferez ce qu'on acceptera, vous avez compris ça ? C'est pas le club clodo ici, c'est pas le bordel. [...] Ne nous prenez pas pour des cons ! Vous parlez au sous-préfet de police, monsieur qui-n'êtes-pas-français."

"Vous êtes en train de mettre la merde à Marseille"

La délégation tente de plaider sa cause : elle souhaite attirer l'attention et mobiliser la population pour que la France s'engage davantage contre "Daesh". Mais le sous-préfet a une autre analyse sur la meilleure manière de mettre fin à l'avancée djihadiste en Irak et en Syrie : "Je ne comprends pas, vous êtes kurdes, c'est un grand peuple, le peuple kurde, vous avez vos frères là-bas et vous êtes en train de mettre la merde à Marseille, mais vous n'y êtes pas [sur place, NDLR]. C'est comme la communauté juive. Moi, je suis juif. Enfin, si j'étais juif à Marseille, pensant à mon peuple et à mon pays, ben, je serais dans l'armée israélienne, pas à Marseille."

Gilles Gray a aussi sa propre idée des causes qui méritent une mobilisation. Et la cause kurde n'en fait pas partie : "Mais, attendez, les Marseillais s'en foutent, les Français de manière générale ont tellement de soucis, les gens s'en foutent. Franchement, ne croyez pas que les gens s'intéressent à votre cause ! C'est pas un jugement de valeur, c'est un constat."

Des propos "personnels"

Et si Kobané - ville syrienne à la frontière turque - tombait ? Ne pourrait-on obtenir l'autorisation de manifester pour alerter sur la purification ethnique en cours ? Fin de non-recevoir de l'inflexible sous-préfet : "Pourquoi on vous traiterait mieux que les autres ? Vous avez une tête comme ça, vous, les Kurdes. Vous croyez que vous êtes les rois du monde ? Vous êtes des gâtés. On vous a gâtés un peu trop d'ailleurs."

"On est pas contre vous, on est avec vous", tente un membre de la délégation. "J'espère que vous êtes avec nous, vous êtes chez nous !" répond Gilles Gray. "On n'est pas là pour foutre le bordel !" s'indigne un autre. Réponse cinglante du directeur de cabinet : "Alors, foutez le camp !"

Contactée par Mediapart, la préfecture de police de Marseille reconnaît le dérapage, mais estime que les propos sont "personnels" et "n'engagent pas l'État". "C'était un rassemblement de plus de 1 000 personnes avec une demande de modification de parcours. Donc, le directeur de cabinet a reçu les organisateurs, précise-t-on. Il y a eu une réunion de plus d'une heure pour caler tous les aspects administratifs, puis un échange de propos personnels, qui ne sont pas anodins mais n'engagent pas l'État. Il y aura forcément des suites qui relèvent du ministère de l'Intérieur." L'entourage du ministre, contacté par Le Point.fr, le confirme. Il ne se fait guère d'illusions sur les explications que pourrait lui fournir M. Gilles Gray. Lequel peut commencer à faire ses cartons.

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