Nos élites ont renoncé à guider le pays !!Ils se sauvent.

Gaspard Koenig : l'étrange défaite de nos élites

Le Point.fr - Publié le 02/02/2014 à 09:18

Et si le signe le plus tangible de notre déclin était la fuite de nos élites qui quittent la France plutôt que de la servir ou de se battre pour la sauver.

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À Davos, la semaine dernière, au Forum économique mondial, alors que j'errais dans les couloirs en essayant de me donner une contenance, je me suis retrouvé par hasard au cocktail donné par une grande entreprise asiatique. Je fis mon possible pour soutenir une discussion sur la pénétration des technologies télécoms dans le sous-continent indien. Mon sourire crispé et mes hochements de tête muets enchantèrent tellement mon interlocuteur qu'il me présenta à son patron.

Et là, surprise : je ne pouvais plus ruser, car c'était un compatriote. Je l'appellerai Auguste, comme Auguste Comte : l'incarnation parfaite de cette nouvelle élite française, ces saint-simoniens du XXIe siècle, jeunes, polyglottes, partis sans peur ni reproche à la conquête du monde, et souvent triomphants.

L'avenir est à l'autonomie

Nous avons parlé une bonne demi-heure avec Auguste. Pour lui, les questions du "modèle social" ou du "pacte républicain" sont périmées depuis longtemps. Auguste vit dans un monde dynamique, optimiste, où le commerce et l'innovation font sortir des continents entiers de la pauvreté. L'idée que l'on puisse encore défendre le statut de la fonction publique ou la relance keynésienne ne lui semble pas mériter plus de cinq secondes d'attention. Il a parfaitement intégré le fait que l'avenir était à l'autonomie, à la coopération, aux solidarités organiques, et que l'État-providence représentait un archaïsme du siècle passé. Les gouvernements sérieux de par le monde font de la prospérité de leurs entreprises une priorité absolue, sans s'amuser à mettre en place des "observatoires des contreparties (rappelons que la France a brillamment obtenu, dans le dernier Index of Economic Freedom, la 70e place, entre le Kazakhstan et Panama). Auguste se désespère des rigidités françaises, mais il a mieux à faire.

Des Auguste, on en rencontre tous les jours à Melbourne, à New York, à Londres, à Singapour, dans toutes ces villes où les Français se sont exilés pour tenter leur chance dans la mondialisation. Ils sont hommes d'affaires, chercheurs, entrepreneurs, professeurs, financiers, artistes, designers. Ils représentent, je le répète au risque de choquer, notre élite, pas celle de la haute fonction publique, pas celle des grandes fortunes, mais celle du monde de demain, méritocratique, souvent (très bien) formée dans notre système d'éducation public. On connaît les chiffres : plus de deux millions de Français expatriés, un chiffre en progression constante (de 3 à 4 % par an, selon le Quai d'Orsay), tandis que 80 % des diplômés des grandes écoles et 50 % de l'ensemble des jeunes Français aimeraient les rejoindre.

Nos élites ont renoncé à guider le pays

Ne cédons pas à la caricature. On rencontre aussi Auguste à Paris, même s'il voyage beaucoup. La journée, il travaille dans des domaines de pointe, depuis les start-up numériques jusqu'aux technologies vertes en passant par le conseil en stratégie. Dans les dîners, il brille par la finesse de ses diagnostics, la diversité de ses références, le modernisme de ses propositions. Auguste parle avec intelligence des problèmes d'approvisionnement énergétique en Europe, de la crise des émergents et du déséquilibre générationnel. Il défend la titrisation et le capital-risque. Il regarde l'Afrique comme le continent à plus fort potentiel. Il ne peut pas s'empêcher de mêler un peu d'anglais à ses phrases, non par prétention, mais par habitude : c'est sa langue de travail.

Je suis tenté de croire que, sur la plupart des points, Auguste voit juste. Pourtant, entendez-vous souvent Auguste à la télévision ou au Parlement ? Non. Auguste s'est expatrié dans son propre pays. Notre élite a renoncé au débat public, dont elle déplore (à juste titre) la médiocrité. Elle a choisi, délibérément, de laisser la politique aux fonctionnaires de carrière et les émissions grand public aux agitateurs bas de gamme. Elle a renoncé à ce qui fut, traditionnellement, son rôle : guider le pays. Dégoûtée par la violence, l'irrationalité et le populisme, elle préfère se consacrer à ses affaires en regardant avec condescendance le pays s'enliser dans des débats d'un autre âge.

"Quel dommage que de si braves gens soient si mal renseignés !"

Voilà qui n'est pas sans rappeler L'étrange défaite, ce mélancolique pamphlet que Marc Bloch écrivit à l'été 1940, après la capitulation française. L'historien décrit en ces termes le fatalisme des chefs : "Était-ce donc que nos classes aisées et relativement cultivées, soit par dédain, soit par méfiance, n'avaient pas jugé bon d'éclairer l'homme de la rue ou des champs ? Dans le domaine de l'information, notre bourgeoisie était vraiment, au sens du sobre Épicure, terriblement sage. (...) Nos chefs d'entreprise ont toujours mis leur foi dans le secret, favorable aux menus intérêts privés, plutôt que dans la claire connaissance, qui aide l'action collective. Au siècle de la chimie, ils ont conservé une mentalité d'alchimiste."

Et il poursuit plus loin par ce cri du coeur, en parlant du peuple: "Quel dommage que de si braves gens soient si mal renseignés ! Quelle honte surtout que personne, jamais, n'ait véritablement cherché à les éclairer !" Et quelle double honte si, aujourd'hui, les mêmes causes allaient produire les mêmes effets ! C'est pourquoi je prie, je supplie, Auguste de ravaler son orgueil et de venir nous parler, nous "éclairer", nous expliquer ce monde qu'il connaît tellement mieux que nous, en prenant le risque de la simplification. Auguste, mon ami, cesse d'être sage !

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