Le RER a Paris??ou ailleur??

Cinq minutes dans le RER : conséquences quotidiennes du changement de civilisation

Publié le 1 décembre 2013 par Sophie Durand - Article du nº 331

Cet après-midi je traverse un quartier parait-il préservé (de quoi ?…) pour aller prendre le train. Tout à coup j’entends un pas rapide derrière moi, je ralentis instinctivement, un homme me double sur la gauche en me collant et tout de suite après tourne à angle droit, nos pieds se heurtent, et que se serait-il passé si je n’avais pas ralenti ?… Je me serais retrouvée par terre, les quatre fers en l’air, c’est absolument sûr. Trois mètres après je vois son profil, diversitaire évidement. Un de ceux bien sûr pour lesquels les femmes doivent rester toute la journée dans leur cuisine et n’en sortir qu’avec une autorisation dûment tamponnée en trois exemplaires du mari. Une femme n’a donc pas le droit de circuler dans l’espace public qu’est la rue et il me l’a signifié en me faisant presque tomber. On est loin de l’époque où les hommes s’effaçaient et soulevaient délicatement leur chapeau au passage des dames. Il est vrai qu’ils ne portent plus de chapeaux.

Je pense un instant crier à ce malotru quelque chose comme « vous avez été éduqué où ? » mais je m’abstiens par paresse ou par prudence à moins que ce ne soit par un reste de bonne éducation. Il est loin.

Je me promets alors de ne pas laisser passer le malotru suivant. Le suivant, il est déjà là, un petit brun trentenaire, maigre au crâne élégamment (euphémisme) tondu, au visage taillé à la serpe, il est occupé à gratter avec un couteau à longue lame, et à la réflexion, à cran d’arrêt, une affichette sur un poteau qui proclame fièrement « ici on est en France ». Je ne sais pas d’où vient cette affichette mais sa pertinence ne saurait selon moi être contestée.

L’homme l’abandonne et presse le pas, je le suis, peut-être dans le but inavouable de lui demander très poliment de me dire avec une extrême obligeance s’il pense qu’on n’est pas en France, et dans ce cas où serions-nous donc, en Papouasie ou en Mandchourie sans doute ?…

Mais il se dépêche, je me dépêche aussi, il entre dans la gare et je le vois prenant appui sur les côtés, s’élever en l’air et sauter avec maestria par dessus le tourniquet, manquant de peu une octogénaire complètement estomaquée qui a la mauvaise idée d’attendre là, sa canne à la main. Je suis sur le point de crier « fraudeur », mais j’accélère, pour dire à cet homme qu’ ici en France, on prend son ticket, normalement, et on ne voyage pas à l’oeil. Ce sont les gens comme vous et moi qui payons pour ces fraudeurs, et on en assez.

Le gratteur-resquilleur est avalé par l’escalier roulant, je cours, mais j’arrive en bas pour voir le RER fermer ses portes sous mes yeux et s’en aller. Heureusement. Car je réalise que cet homme-là avait un assez joli couteau. Il est inouï que des gens se déplacent avec cette arme dans leur poche dans une rue où circulaient naguère exclusivement des fillettes en robes à smocks allant jouer au parc sous l’oeil de paisibles mères ou gouvernantes chapeautées et où l’on croise encore les adorables marmots du centre de plein air et les jeunes plein d’avenir du lycée qui vont faire du jogging. Et aussi tous ceux qui vont prendre le train. Ou vaquent à leurs affaires. A quoi ont-ils échappé !… Tout l’espace public est concerné bien sûr. Il me semble qu’il y a une législation qui oblige à transporter un couteau de cet ordre uniquement sous étui fermé, pour des raisons professionnelles et sans écarts sur le trajet déclaré. Mais la législation cékoissa ?…En trente ans, l’homme est redevenu un loup pour l’homme.

Finalement, en cinq minutes, après avoir failli être mise par terre par un malotru, j’aurais pu être « plantée » par un autre. Je vis dangereusement, et mes concitoyens aussi. En tout cas, que celui qui a mis cette affichette en remette vite une ou deux, encore un ou deux passages de cet homme là et il n’y aura plus rien. Il est bon quand même de rappeler de temps en temps dans quel pays nous sommes, car certains semblent ne pas le savoir et c’est vrai, il y a des doutes.

Songeuse je prends le RER suivant. Je regarde autour de moi, mon voisin jeune mais au sourire édenté téléphone, on entend sur un ton chantant et rythmé « walaoukilouagnamagna banque, kamagawagama allocations ». Si quelqu’un peut me dire de quelle langue il s’agit, je lui en serai reconnaissante, mais à mon avis ce n’est pas du français. Une langue dont le langage usuel est le sien, mais qui emprunte à la nôtre celui de l’argent, n’est-ce pas symbolique de ce qui se passe ?… Il raccroche, très satisfait, il va toucher un pactole, c’est sûr. Il nous fait un sourire triomphant et je crois un instant qu’il va danser dans l’allée le kwasa-kwasa, mais il s’abstient. Il y a aussi la jeune femme de service, diversitaire, à la fois enceinte et voilée jusqu’aux yeux et veillant étroitement sur une double poussette. Le tiers voire la moitié du compartiment n’est né ni à Liré, patrie de Joachim du Bellay, ni à Saint-Léon sur Vézère.

Aucun de nos hommes politiques ne prend jamais le métro, c’est certain. Car un changement est en cours. Je finis par me demander si on est bien en France. Voilà pourquoi mon fraudeur grattait l’affichette, finalement il a raison !…On n’est plus en France. C’est bien de le dire. Qu’au moins, on soit prévenu.

Me voilà arrivée, bien sûr on me bouscule pour sortir plus vite mais je ne me laisse pas faire, je donne à droite, et surtout à gauche, des coups de coude habiles dans l’estomac des diversitaires à casquette à l’envers, au jean prêt-à-tomber et à la démarche chaloupée qui d’aventure voudraient passer devant moi, et j’en oublie les couteaux à cran d’arrêt qui sont probablement dans leurs poches. Il faut aussi contenir ceux sur le quai qui essaient de monter avant qu’on ne sorte, boubous, voiles, couvre-chefs mecquois et turbans, tout le monde est là. Personne n’a oublié de venir. Il ne manque que les tams-tams, mais non les voici, ils jouent une musique oppressante et de plus en plus rapide, qui se propage inexorablement dans les couloirs, exactement comme le grand remplacement qui est en cours, là, sous nos yeux.

Sophie Durand

Retour à l'accueil